RDC : à Kinshasa, le coupé décalé prend le pouvoir, porté par les motards

Longtemps portée par la rumba, l’identité musicale de Kinshasa se redessine progressivement. Dans la ville, le grondement des motos-taxis se mêle depuis quelques années aux rythmes saccadés du coupé-décalé. Aux carrefours, sur les avenues et dans les quartiers populaires, les conducteurs diffusent à plein volume les derniers tubes de la scène urbaine. Devenu incontournable, ce genre musical importé d’Afrique de l’Ouest apparait désormais comme la bande-son d’une jeunesse en quête d’identité et d’expression.
C’est au début des années 2000 que Kinshasa découvre le « coupé-décalé », un style dansant ivoirien arrivé en République démocratique du Congo grâce aux mélanges culturels. Le vrai déclic intervient en 2007 avec la sortie de « Kotazo », un titre de Papy Mbavu qui mêle le « coupé-décalé » ivoirien au seben propre à la musique congolaise. Près de vingt ans plus tard, le style a fait du chemin et s’est imposé dans le quotidien des jeunes, au point de devenir la musique préférée des conducteurs de motos-taxis. Diffusé dans les quartiers, les terrasses et sur les réseaux sociaux, le « coupé-décalé » à la kinoise s’est démocratisé, porté par des textes inspirés des réalités du pays.
Dans ces chansons, les auteurs racontent souvent ce que vivent les jeunes, « avec une dose élevée d’insanités », déplorent les détracteurs de cette musique. Dans plusieurs quartiers de la capitale, des jeunes se retrouvent fréquemment autour des enceintes Bluetooth, diffusant à tue-tête les dernières productions des artistes urbains. Sega Boiiz fait partie de cette nouvelle génération de musiciens. Abordé par Authentic360, ce « gangster-rapper » explique que la musique urbaine est avant tout éducative et divertissante.
« Mes chansons ne sont pas encore diffusées à la télévision, pourtant elles véhiculent de bons messages. Si elles sont très écoutées par les motards, c’est parce que près de 80 % d’entre eux sont des jeunes qui se reconnaissent dans les réalités que nous racontons », affirme-t-il.
Le thème abordé par bon nombre de ces chansons prisées des motards est souvent lié aux difficultés sociales. En toile de fond, ces textes encouragent les jeunes et interpellent les dirigeants sur les réalités que traverse le pays. De quoi susciter l’admiration des auditeurs.
« J’écoute uniquement les chansons dont le contenu est éducatif et encourageant », explique Caleb Makenda. Ce conducteur de moto-taxi rejette toute musique qui ne le motive pas à se battre pour son avenir. Pour lui, jouer ces chansons est aussi un moyen de promouvoir ces artistes et de leur offrir une certaine visibilité.
Si les jeunes ne trouvent aucun inconvénient, ou presque, dans ces sons, les plus âgés y voient une porte ouverte à la dépravation des mœurs, notamment à cause de certaines paroles ainsi que de certaines danses considérées comme vulgaires ou inappropriées. Donatien Kamuangala Kadiata est l’un d’eux. Il est psychologue clinicien, Chef de Travaux et chercheur en psychosociale. En tant que spécialiste de la santé mentale, il rappelle que la musique exerce une véritable influence sur le comportement humain.
« Les chansons constituent aujourd’hui une méthode thérapeutique. Les chansons de coupé-décalé s’adressent à une catégorie de personnes, car toutes les musiques ne sont ni chantées ni appréciées par tout le monde », estime-t-il. Il ajoute que ces chansons peuvent avoir une mauvaise influence sur les comportements des auditeurs, en favorisant par exemple la consommation de substances psychoactives.
Toutefois, le psychologue n’occulte pas les aspects positifs de la musique urbaine et son action sur la réduction du stress, ou encore la sensibilisation et l’encouragement communautaire à une prise de conscience.
Milca Nlandu








